Un texte d’Achille Karangwa et de Gabriel Capela, membres de SUD Étudiant-e-s et Précaires (CH).

Paru initialement dans la tribune Jet d’encre.

De la misère en milieu étudiant

Régime alimentaire à base de pâtes, nuits de révisions sur-caféinées, boulot à côté des études et néanmoins dépendance aux parents… Pittoresque ? La vie quotidienne des personnes en formation est précaire, mais cela est normalisé dans le débat public. Elle est présentée comme une vie qui n’est pas encore active. Pourtant, apprentis, étudiants et stagiaires, travaillent. Toutes et tous charbonnent à la production et à l’assimilation de connaissances dans leurs lieux de formation, un travail non-reconnu et non-payé. Aussi, l’immense majorité est concernée par les emplois sous-salariés. Malgré les figures apparemment différentes de leurs multiples statuts et lieux de travail, le même visage de précarité structurelle se dessine. Portraits.

L’apprentissage de l’exploitation

À la sortie de l’école obligatoire, deux tiers de filles et garçons (principalement des couches populaires) partent en apprentissage sous la coupe d’une entreprise, pour des « salaires » de misère, débutant parfois à 300 francs mensuels1. Pourtant, les apprentis sont très rapidement productifs sur leur lieu de travail et génèrent, pour leurs patrons, des bénéfices (près de 500 millions de francs par an) qui dépassent largement le coût de leur formation2. Mais l’apprentissage, c’est aussi ne pas pouvoir vivre de son travail et dépendre donc de la famille, des bourses et des aides sociales. L’archétype du working poor.

En sus, cette habile légalisation du travail des mineurs, dès 15 ans (voire 14 ans, selon certaines dérogations), si elle comporte de piètres protections, permet de leur dénier l’accès aux savoirs disciplinaires plus complets et critiques que reçoivent les autres étudiants, et assure souvent leur exclusion des conventions collectives de travail ou une inégalité des droits avec les  autres travailleuses et travailleurs.

Février 1982: des apprentis relatent leurs luttes dans le premier numéro du journal « A bout portant », écrit par eux-mêmes.

L’étude du travail gratuit

En Haute école spécialisée (HES), pédagogique (HEP), polytechnique ou universitaire, tout droit au salaire est exclu – alors qu’il est bien rappelé qu’un semestre de 30 crédits ECTS correspond à un travail à temps plein. Bon an, mal an, l’immense majorité3 des étudiantes et étudiants se retrouve à devoir exercer une activité rémunérée à côté de ses études et à cumuler en moyenne plus de 43 heures de travail hebdomadaire4… pour un revenu mensuel médian avoisinant les 2000 francs – pas de quoi vivre en Suisse ! Ressources principalement assurées par les proches, l’activité rémunérée, puis, pour une infime minorité, un accès aux bourses et prêts d’études mis à mal depuis bientôt 30 ans.

Graphique du journal 24 Heures, sur l’article « Les bourses d’étude, des aides très disparates » publié le 27 mai 2015. https://www.24heures.ch/suisse/bourses-etude-aides-tres-disparates/story/31547459

Sois stage et tais-toi !

Pour couronner le tout, cette forme de non-reconnaissance de la qualification obtenue, ou en cours d’obtention, que constitue le stage est « la principale forme d’emplois atypiques-précaires à durée déterminée »5. Et touche surtout les femmes, qui occupent pourtant déjà les places les plus exploitées des couches laborieuses – en plus du travail domestique et de care qu’elles effectuent gratuitement.

Obligatoires ou facultatifs, les stages sont en augmentation (pour les apprentis comme pour les étudiants), et sont souvent exigés par des institutions de formation qui acceptent que ces stages soient rémunérés en-deçà du seuil de pauvreté. L’absence de cadre réglementaire spécifique ainsi que leur sous-salarisation (quand ils sont payés !) en font une véritable usine à working poors. Le stage est en fait le faux-nez d’un premier (second…) emploi hyper-flexible ; une soumission aux employeurs sous prétexte de formation. L’assurance d’une sous-enchère salariale juteuse pour eux – mais nuisible à tous les travailleuses et travailleurs. Un emploi sans droits, sans voix.

La précarisation est une politique

Tout cela n’est pas fortuit. Un système qui sélectionne et classe dès 12 ans notre niveau de qualification future, assigne la majorité d’entre nous à un emploi sous-payé dès 15 ans, et institutionnalise le travail gratuit, sous-salarié ou flexible comme modalité de formation pour toutes et tous, est un système d’éducation à la précarité. C’est un système qui, par sa conception de l’école, reproduit les classes sociales dès le plus jeune âge et garantit une stratification du marché du travail qui profite aux employeurs et creuse les inégalités tout au long de la vie.

Qui, en faisant reposer les coûts de la formation sur les parents et en refusant les prestations sociales aux moins de 25 ans6, traite des adultes comme des mineurs. Un système qui émerge d’une volonté politique, portée par les autorités publiques et les employeurs, et qui vise directement l’école et les lieux de formation – c’est à cette volonté politique que nous nous devons de répondre.

Flyer du SUD-EP.

 

La formation est un travail

Au centre de cette politique de précarisation : le refus de reconnaître à tous le statut et les droits de travailleuses et travailleurs ; de reconnaître notre pleine participation à la production de la richesse sociale générale. Le seul horizon qui nous est concédé :  galérer sur le continuum entre la sous-salarisation et le travail gratuit.

Sans une prise en compte et une politisation des intérêts communs qui unissent nos différentes conditions, la parcellisation continuera à agir comme moteur de la précarité qui nous atteint toutes et tous. Depuis cinq ans, SUD-EP cherche à contrer cet état de fait, en mobilisant les premiers concernés par ces processus de précarisation, dans une démarche d’auto-défense et d’auto-organisation – en vue d’une transformation sociale.

Se défendre collectivement

L’auto-défense, car ce sont les étudiants, les stagiaires et les apprentis qui sont en ligne de mire. Par conséquent, c’est à eux et à elles de se défendre, de résister à toutes les attaques qui peuvent leur être faites, et de protéger leurs intérêts immédiats. Lorsqu’en 2016, suite à une nouvelle loi dégradant les conditions d’accès aux bourses d’études, les complications et retards se sont multipliés, il a fallu la mobilisation d’une coalition d’associations estudiantines pour enrayer la machine à précariser.

Il a fallu bien des permanences syndicales et des défenses individuelles pour aider au mieux les bénéficiaires à faire valoir leurs droits attaqués. En clair : seules l’entraide et la solidarité permettent de sortir de l’apathie et l’individualisation qu’entraînent les formes de précarisation que nous subissons.

S’organiser par la base, renverser le rapport de force

L’auto-organisation, car nous ne pouvons remettre notre sort entre les mains de la classe politique et du jeu de bonneteau institutionnel qui nous asservit quotidiennement : se réapproprier collectivement l’analyse et la contestation de ses conditions d’existence, sans quémander une légitimité que l’on nous conteste constamment. C’est ainsi qu’en 2014, quand l’Université de Lausanne tenta de museler l’expression de cette réappropriation en restreignant le droit d’affichage, l’action directe des concernés a démontré sa redoutable efficacité et a fait reculer l’institution. Cette forme d’organisation est donc la seule capable d’être une défense de même qu’une contre-attaque. L’engagement collectif et la démocratie directe permettent d’éviter les diverses formes de destitution courantes dans le champ politique. La « représentation » qui nous est tant vantée, quant à elle, assure que nous ne discutions pas directement de nos conditions, que nous ne prenions pas de décisions nous-mêmes et que nous ne contrôlions pas celles et ceux qui sont censés nous représenter.

La solidarité active et la mutualisation des expériences mettent à jour le fait que, si nous ne vivons pas la même chose, nous sommes néanmoins toutes et tous frappés de manière similaire, et suivant une logique d’ensemble : le triplement des taxes d’études pour les étrangers précède l’augmentation pour tous, la surexploitation des stagiaires est imposée aux apprentis, l’accès au savoir critique est dénié aux stagiaires, aux apprentis et, au final, aux étudiants. Afin d’enrayer cette funeste machine à précariser, imposer un rapport de force est primordial. Car la précarisation est l’imposition d’une violence sociale instituée et invisibilisée par le pouvoir – et le pouvoir ne concède rien qui ne soit exigé et arraché.

Affichage à l’UNIL.

Contre la précarité: vers un salaire pour tou·te·s

L’autogestion collective et l’action directe revendicative créent ce rapport de forces capable d’imposer les transformations que nous exigeons. Celles-ci doivent pointer vers une véritable alternative. Pour nous, la perspective stratégique à long terme est claire. Se former, c’est travailler : en établissement ou en entreprise, tout travail mérite salaire ! Car qui peut encore croire que les profits des entreprises ne reposent pas sur cette vaste masse de travail sous-payé ou non-payé, assuré par les stagiaires et les apprentis, par les jobs étudiants ? Qui peut encore croire que la production intellectuelle universitaire ne dépend pas des mémoires, travaux pratiques, dissertations, échanges et réflexions menées gratuitement par les étudiantes et les étudiantes, valorisés, monétisés ensuite par leur institution ?

Le statut de travailleuse et de travailleur ne règle certainement pas tout. Pourtant, il n’est pas qu’une affaire symbolique : contre la précarité, il permet l’autonomie matérielle. De même, il est aussi l’assurance de droits – notamment les protections contre le harcèlement sexuel, qui sont inexistantes dans le cadre de la formation.

Certes, la lutte sociale n’est pas facile ; encore moins dans un pays qui se targue d’être celui du consensus, afin de mieux étouffer la conflictualité sociale en son sein. C’est pourtant le seul moyen d’obtenir des victoires pérennes. La force collective ouvre des possibilités inatteignables pour des individus isolés. La célébration actuelle du centenaire de la grève générale de 1918 et ses victoires nous le rappelle avec force : la précarité – comme d’ailleurs toutes les formes d’exploitation – n’est pas et ne saurait être une fatalité.


1. Selon la grille de Salaires indicatifs des apprentis – Edition 2018 vaudoise, les praticiens et praticiennes en mécanique AFP commencent à 300 francs mensuels ; tout comme les coiffeuses et coiffeurs AFP ou CFC.

2. Commentant une étude l’étayant une énième fois, la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève s’exclamait en 2014: « Un apprenti, ça rapporte ! »

3. « Au total, la majorité des personnes interrogées (75%) exerce une activité rémunérée à côté des études. » Office fédéral de la statistique, Conditions d’études et de vie dans les hautes écoles suisses. Rapport principal de l’enquête 2016 sur la situation sociale et économique des étudiant-e-s, Neuchâtel, 2017, p. 39.

4. Office fédéral de la statistique, Conditions d’études et de vie dans les hautes écoles suisses. Rapport principal de l’enquête 2016 sur la situation sociale et économique des étudiant-e-s, Neuchâtel, 2017, p. 58.

5. PHILIPP, Walker et MARTI, Michael. « L’évolution des emplois atypiques et précaires en Suisse », La Vie Economique, 2010, p. 55-58.

6. Tout en reconnaissant que les 18-25 ans, précaires, risquent plus que la moyenne de devoir y recourir.